Pour la première fois de ma vie, un éminent journaliste me demanda mon avis sur la Berlinale et particulièrement la Berlinale versus Cannes. À ma plus grande honte, je ne répondis pas à sa sollicitation ou plus exactement je répondis trop tard . Trop absorbée dans l’examen de la richesse du programme de la Berlinale, je n’avais tout simplement pas regardé mes mails depuis trois jours ! A ma plus grande honte, car s’il y avait un hommage que j’aurais aimé rendre, c’est bien à la Berlinale et à son directeur Dieter Kosslick, un homme comme on aimerait en croiser plus souvent ! Cohérent avec lui-même, un homme qui a encore des valeurs en particulier humaines et, plus rare encore, un homme porteur de ces mêmes valeurs dans tout ce qu’il entreprend ! Mais je sais que ce même homme ne m’en tiendra pas rigueur car lui-même a longtemps résisté à la dictature du portable et à la priorité de celui-ci sur la qualité de l’instant vécu… encore une de ces inestimables qualités… Alors j’ai décidé de l’écrire seule, cet article, même si mon propos aurait eu un plus grand écho grâce à ce journaliste. J’ai bien conscience de ne pas rendre justice à la Berlinale, celle-ci s’étant achevée depuis déjà un mois, cédant la place dans l’actualité cinématographique aux Oscars.
Ma Berlinale 2016 fut la meilleure de toutes les Berlinales que je connus, car pour la première fois, j’eu le privilège de la vivre comme spectatrice. Quatre années durant, je l’avais vécue comme Attachée du cinéma à l’Ambassade de France et, en tant que telle, en charge d’un certain nombre d’évènements comme la « Soirée du cinéma francais » … En conséquence, je ne voyais de la Berlinale que l’envers du décor, la machine parfaitement huilée et rodée du protocole, adaptée à tous les vœux les plus secrets de nos stars grandes et petites, acteurs, réalisateurs ou ministres de la culture dont j’avais le privilège de porter les manteaux pendant qu’eux posaient, congelés sous les projecteurs du tapis rouge – je vous laisse le soin de juger qui avait la position la plus enviable : ce fut donc ma plus belle Berlinale, une Berlinale qui ressembla à une orgie de films sélectionnés bien sûr par sa formidable équipe qui en effectue la sélection avec en tête, son directeur, Dieter, qui leur donne les moyens d’oser. « Osé » est certainement le mot clé de la Berlinale, ce pourquoi nous l’aimons, ce en quoi elle est unique et ce que nous devons protéger avec vigilance comme le font ses équipes. Car qui ose encore ? La Berlinale, c’est un festival qui se définit comme un forum des idées, de toutes les idées, politiques bien sur mais également sociétales, un forum qui ose parler des inégalités quelles qu’elles soient, où un débat sur l’absence des noirs n’a pas lieu d’être tant elle est mélangée, ouverte, provocante peut-être, dérangeante certainement, tolérante assurément. Et cela n’est possible que par une cohérence totale de ses équipes animées d’un même esprit de liberté : Mais quel exemple ont-elles à leur tête ? Un homme qui ose déclarer publiquement : « il y a plus de fuyards des impôts que de réfugiés en Allemagne », (« fuyards » et « réfugiés » se disant indistinctement « Flüchtlinge » en allemand), offrant sa réponse en une formule limpide et avec l’humour qui le caractérise face à l’importance de la vague des réfugiés, et ceci avant la Berlinale, et donc avant que l’ours d’or ne revienne au film sur Lampedusa. Vous imaginez le Président du Festival de Cannes faire de telles déclarations ? À Cannes où le PIB par habitant est de… À Cannes où on vote… À Cannes où les bateaux abordant la marina sont encore des yachts et non pas des barques surchargées de réfugiés… Ah oui, c’est plus rude la Berlinale, ca fait un peu effet papier kraft sur la peau, ça gratte un peu le vernis des idées recues, il y fait froid, c’est sombre et hivernal, alors qu’à Cannes tout est papier glacé, luxe et volupté. Et si la douceur c’était justement ça, une touche dérangeante mais si humaine, plus qu’une machine de guerre marketing ? Avec ses 336 000 tickets vendus, la Berlinale est un hommage au septième art, un art populaire ouvert à tous, qui vous sort du quotidien pour vous amener à vous poser des questions, en histoires, en images avec des acteurs humains, tellement humains… et ce n’est pas un hasard si notre grand acteur Gérard Depardieu est un habitué de la Berlinale, qui le lui rend bien. Oui, il est dérangeant cet homme, oui, il est imprévisible, tantôt prenant la nationalité russe, belge ou française. Je le sais pour l’avoir vécu, c’était d’ailleurs l’Épreuve avec un grand E d’un Attaché audiovisuel, de parvenir à recevoir Gérard Depardieu. Mais quel hommage à la France que de voir déambuler Gérard Depardieu au salon de l’agriculture dans le film en compétition de la Berlinale Saint Amour ? Un film plein d’humanité qui y a toute sa place et qui doit beaucoup au talent de ses réalisateurs. Et quel duo de génie : Benoît Poelvoorde, excellent, unique et tout en finesse dans le rôle du fils en mal d’émancipation face à ce talent immense, cette sensibilité inimitable, dans le rôle du père, Gérard Depardieu … Soyons honnêtes, sa présence remplit l’espace de plus d’humanité que celle de Manuel Valls, Emmanuel Macron et Stéphane Le Foll réunis avec tout le respect que j’ai pour leur travail. Cette même sensibilité et ce génie d’interprétation qui nous avaient hypnotisés dans Cyrano de Bergerac….quel personnage plus français ? Alors oui, amis francais de Berlin et d’ailleurs, la Berlinale c’est un moment extraordinaire à vivre à Berlin et c’est un lieu culte de Berlin à ne manquer sous aucun prétexte, d’autant plus que contrairement à Cannes, on peut toujours avoir des places, même dans les cinémas sur place le jour même une heure avant la séance !
Nathalie Antoine

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